Latéral

Lateral est un blog politique qui tente de sortir des clivages traditionnels d'où son nom : latéral. Ni à gauche, ni à droite, il est sur le côté dans un paysage politique français où les lignes de démarcation semblent bouger.

26 mai 2007

Le puant portefeuille de Brice Hortefeux

Les journalistes, qu'on les flatte pour leur indépendance ou qu'on les soupçonne d'être aux ordres, ont tous un défaut majeur : celui de confondre l'actualité et l'Histoire. Naïvement, parfois, ils pensent que la succession des vignettes de présent qu'ils nous concoctent tous les jours fera demain la grande frise du passé. Hélas pour eux, les choses sont un peu plus compliquées et la journée du 17 mai 2007 qu'ils nous ont conté rentrera dans l'histoire de France pour d'autres raisons que celles qui ont fait leur gros titres (et leurs choux gras).

17 mai 2007, de quoi a-t-on parlé : Jogging (as usual), Ministres féminines (et ce n'est pas forcément un mal) et félonie ou ouverture (choisissez le vocable selon votre camp) incarnée par Besson, Kouchner et Jouyet. Que retiendrons-nous dans vingt ou trente ans ? Probablement, la création de ce Ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement attribué à Brice Hortefeux.

Examinons en détails les termes :

Un ministère de l'Immigration, ce n'est pas vraiment la tradition française que de se doter d'un tel outil au sommet de l'Etat. Durant toute la campagne, l'UMP nous rebattu les oreilles de la nécessité d'un tel ministère en arguant que tous les pays européens en étaient doté et qu'il n'y avait aucune raison que, nous, Français, au prétexte d'un droit-de l'hommisme de mauvais aloi, nous refusions de nous doter d'un outil indispensable de gouvernance.

"Se doter d’une politique migratoire unique – actuellement nous en avons trois – et en confier la mise en œuvre à un seul ministère, comme c’est le cas chez tous nos partenaires."

Nicolas Sarkozy, Convention "Une immigration choisie, une intégration réussie"

L'argument parait couler de source mais, hélas pour notre nouveau chef de l'Etat, tous les partenaires de la France n'ont pas un Ministère de l'Immigration, loin s'en faut :

- Dans l'union européenne, 22 pays en sont dépourvus et seuls quatre en sont doté (Danemark, Suède, Finlande & Luxembourg)  

- Parmi les pays du G8, hormis la France, nouvellement équipée de cet indispensable ministère, seul le Canada en est doté.

- Source : Affaires étrangères.

Dans l'Europe des 27, 4 pays ; au G8, 1 seul : 5 partenaires sur trente (16,6%), c'est tous ?

On peut même et, examiner en détails les intitulés ministériels de chacun de tous nos partenaires :

  • Danemark : Ministère pour les Réfugiés, les Immigrés et l’Intégration
  • Finlande : Ministère des Affaires européennes et de l’Immigration
  • Luxembourg : Ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration
  • Suède : Ministère des Migrations
  • Canada : Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration

        doté d'un Secrétariat d’Etat au Multiculturalisme et à l’Identité canadienne

On notera par ailleurs que la Suède n'est pas dotée d'un Ministère de l'immigration mais des migrations ce qui est différent puisqu'il traite de tous les flux, y compris l'émigration.

Ce n'est donc pas plus la tradition française d'avoir un Ministère chargé de l'Immigration que celle de ses partenaires. Le tous utilisé par Nicolas Sarkozy signifiait, en réalité, qu'ils se comptaient sur les doigts d'une main au sein des groupes politiques et économiques auxquels la France a le privilège d'appartenir.

Un ministère de l'Intégration, c'est là typiquement dans la tradition française (contrairement aux politiques d'assimilation à l'anglo-saxonne) et il n'y aucun souci à ce sujet a priori (nous reviendrons plus tard sur la juxtaposition choisie des termes).

Un ministère de l'Identité Nationale, la formule a déjà fait couler énormément d'encre. Il faut hélas y revenir encore une fois pour expliquer à quel point le concept d'identité nationale est pauvre intellectuellement.

Il ne viendrait à personne l'idée de nier qu'une communauté d'individus vivant sur le même territoire et soumis à un certain nombre de lois ne possède pas quelque chose en commun. Plus encore, d'ailleurs, si ceux-ci partagent une langue commune. Mais comment dénommer précisément ce quelque chose en commun ?

Le terme choisi sera Identité Nationale, la tradition séculaire de l'histoire des idées en politique veut, en effet, que le premier qui dégaine un mot sur un concept l'emporte toujours. Mais, hélas, ce quelque chose en commun appelé ainsi est lourd de sous-entendus.

En premier lieu, il fait allusion à la carte nationale d'Identité et réussit donc en deux seuls termes à poser dans l'inconscient collectif à la fois un problème (mal posé) et une idée fausse :

  • Ceux qui n'ont pas d'identité nationale sont ceux qui n'ont pas de carte nationale d'identité (les sans-papiers) : c'est le problème mal-posé, lourd de sous-entendus, propre à de nombreux discours de Nicolas Sarkozy.
  • Les individualités de chacun ont quelque chose en commun grâce à l'idée de Nation : L'idée est fausse ou au moins incomplète. Le sentiment d'appartenance à la France s'est construit au fil du temps grâce à un certain nombre d'événements : certains anodins (La victoire de la France lors de la coupe du monde de 1998) et d'autres plus historiques et liés à une décision de l'Etat : L'ordonnance de Villers-Cotterêts, le buste de Marianne dans toutes les mairies, l'instauration d'une école publique laïque et gratuite, l'obligation de la conscription. Depuis trois siècles, tous les événements majeurs qui ont renforcé le sentiment commun d'appartenance à la France n'ont pas trait à l'idée de Nation mais à l'idée de République. Marianne, le suffrage universel pour tous, le service militaire (en son temps), l'école obligatoire, ce ne sont pas le fait du prince comme l'adoption d'une langue unique mais bel et bien le produit du système républicain. Ce sont les lois de la République et sa persistance dans le temps qui ont permis à notre pays de renforcer la cohésion entre ses membres. C'est la République qui, par le système de valeurs qu'elle impose à ses membres, permet de réaliser l'amalgame des altérités individuelles de chacun et de construire ce quelque chose en commun qui est notre lot à tous. Il n'est donc certainement pas question d'une identité nationale mais bien plus d'une identité républicaine (si l'on tient absolument au terme d'identité pour qualifier le socle commun qui caractérise une communauté d'individus).

Le terme d'identité nationale est donc aussi impropre que possible, lourd de sous-entendus assez répugnants. Bien entendu, j'en vois un ou deux, un peu cancres, là bas, au fond de la classe agiter le bras avec véhémence pour poser des objections. Je vais y répondre de suite avant même qu'ils ne les formulent eux-mêmes :

- En quoi, le Canada peut-il disposer d'une identité canadienne et la France ne pourrait-elle pas disposer d'une identité nationale ?

Simplement parce que le Canada n'est pas la France. C'est un état fortement marqué par son multi-culturalisme qui n'est pas uni par l'adoption d'une langue commune (Le Québec ne parle pas la même langue que les neuf autres provinces), c'est un état fédéral qui se revendique comme tel, c'est un état dont la construction s'est réalisée en cinq siècles par l'assimilation de vagues de migrations successives.

 

- En quoi, le choix des mots est-il si important ? Pourquoi cette terminologie "identité nationale" est plus scandaleuse qu'une autre qu'on appelerait "identité républicaine" ou "socle commun de valeurs lié à la République" ?

Ce serait faire une double injure à Nicolas Sarkozy que de feindre d'ignorer qu'il ignore l'impact des mots qu'il emploie. Ce serait une injure à ses capacités politiques (La politique est autant une pratique dans le domaine des idées que celui des actions et, à ce titre, les expressions clés qui définissent une idée se doivent d'être sous-pesées pour être claires et sans ambiguité involontaire). Ce serait aussi une injure à sa formation initiale d'avocat, profession où l'éloquence est de mise.

Un ministère du codéveloppement, ne pose pas plus de problèmes qu'un ministère de l'Intégration, là encore c'est la succession et le regroupement des termes qui est nauséabond.

Examinons maintenant en détails l'ordre des mots :

- L'immigration est placée en premier de la liste (c'est le seul cas parmi ceux recensés) pour mieux souligner le caractère essentiel du pseudo-problème ...

- L'intégration est ensuite évoquée (elle apparait donc moins importante que ce qui est évoqué en premier lieu).

- L'identité nationale (avec tout son cortège de sous-entendus) est ensuite évoquée, noyée dans la masse en plein milieu. Pourtant, sa présence modifie le sens des termes évoqués précédemment. En rattachant Immigration et Identité Nationale, le décret du 17 mai 2007 pose implicitement un lien entre l'un et l'autre, il nie donc la faculté de la République à produire un socle commun d'identité à partir des altérités propres et individuelles constituantes de la population. Pire encore avec une telle association de termes, le mot Intégration pris en sandwich entre Immigration et Identité Nationale semble altéré d'un bémol qui le dépouille de tout son sens et en fait presque un synonyme d'Assimilation. Ces deux seuls simples mots placés là signifient un changement politique profond non assumé.

- Le terme Codéveloppement placé en fin de liste, semble disposé là pour adoucir l'énumération violente. Au contraire, c'est le plus ignoble de tous car il implique que tout ce le précède dans la liste est lié à la problématique du codéveloppement. Que le vivre ensemble français n'est en péril que par la faute de l'Immigration. C'est faux : un communautarisme peut-être national et religieux, voire-même motivé par d'autres raisons (sexuellement centré, comme le communautarisme gay, par exemple). Pire encore, il montrera du doigt, lors des attributions d'aides au codéveloppement, les nationalités honnies qui menacent cette identité française chérie par Nicolas Sarkozy.

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